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LES MAÎTRES DES CHAMPS


Voilà plusieurs jours que je regarde ce champ de blé sans vraiment le regarder. Je compte les jours. Je sais qu'il faudra bien le moissonner. Et je redoute ce moment.

Il y a dix jours à peine, une moissonneuse a embrasé un champ à quelques centaines de mètres de Moussac. Les pompiers ont maîtrisé le feu. Marie, la jeune agricultrice, m'a expliqué plus tard que la herse passée immédiatement derrière la machine avait sauvé bien plus qu'une récolte.

Depuis, je n'entends plus une moissonneuse de la même façon. Alors, lorsque le monstre jaune apparaît enfin au bout du chemin, mon ventre se serre. Je préviens les voisins par un simple message. Ils savent déjà. Nous sommes plusieurs à attendre la même chose, animés de la même crainte.



Je fais ce qu'il faut. Le petit sac est prêt. Les papiers d'identité. Le passeport européen de Souama. Les tuyaux d'arrosage déroulés derrière la maison. La voiture orientée vers le départ. Je connais ces gestes. Ils ne me rassurent pas. Ils m'occupent.

Roger regarde le journal de vingt heures. Comme à son habitude. Moi, je tourne en rond. Je joue avec Souama dans le patio. Elle évacue la chaleur. J'évacue l'attente. Puis vient le moment où je décide d'aller voir. Non pas pour photographier. Pour comprendre.

Le hameau est étrange. La chorale est déséquilibrée, le vrombissement des moteurs agricoles couvrent le chant des grillons. La lumière des gyrophares a disparu. Celle de la moissonneuse découpe la nuit. Je retrouve les voisins dans le jardin de Mélanie. Daniel et sa fille sont là. Arnaud aussi. Laurent a préparé sa cuve d'eau. Le tracteur dessine un pare-feu.

Chacun connaît son rôle. Personne ne parle fort. Personne ne joue au héros. Ils travaillent. Simplement. Et, sans que je m'en aperçoive, quelque chose se détend en moi. La peur ne disparaît pas. Elle change de place. Je découvre que je ne suis pas seule à veiller. Les agriculteurs ont peur du feu, eux aussi. Ils protègent leurs récoltes. Ils protègent nos maisons. Ils protègent notre sommeil.

La moissonneuse tourne encore. Le danger aussi. La photo est dans la boite, elle est belle éclairée de toutes ses lumières. Sous le ciel étoilé, je rentre chez moi. Pourtant, je ferme les fenêtres sans vérifier une seconde fois. Je me couche. La climatisation ronronne. Au loin, une autre machine continue son travail dans la nuit. Je m'endors. En pensant que, cette fois, quelqu'un veille sur moi.

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​© 2019 par Marie-Ange Gouba Portal

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