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FRANCE - AVEYRON - MÉMOIRE

REPORTAGE - Les coulisses

RÉCITS JOURNALISTIQUES

 

Les habitants du château

En montant l'escalier qui mène aux combles du château, rien ne laisse encore deviner que, dans moins d'une heure, les premières scènes du Grand Chambardement feront rire plusieurs centaines de spectateurs. Là-haut, les portes des loges sont encore ouvertes. Les femmes se retrouvent entre elles. Les hommes ont leur propre pièce. Une pudeur discrète s'est installée avec les années. Ici, personne n'y pense vraiment. C'est simplement ainsi que les choses se font.

Les premiers sacs s'ouvrent. Les vêtements du quotidien disparaissent peu à peu au fond d'une toile de sport. Jeans, chemisiers, baskets cèdent la place aux corsages, aux coiffes, aux longues robes et aux jupons. Les miroirs se couvrent de pinceaux, de fards, de pots de maquillage. Les conversations commencent comme elles pourraient commencer dans n'importe quelle maison, un soir d'été. On prend des nouvelles, on plaisante, on raconte la semaine qui vient de s'écouler. Le spectacle n'a pas encore commencé. La troupe, elle, est déjà réunie.

Chaque lundi d'été, la même transformation s'opère. Les habitants de Coupiac et des villages voisins quittent leur journée pour devenir aubergiste, seigneur, gueux ou servante. Ils ne jouent pas encore. Ils se préparent. C'est peut-être dans ces quelques minutes que se cache la véritable entrée en scène.

Claudy Tournier s'installe devant son miroir. Peu à peu, son visage disparaît sous le maquillage. Des pustules apparaissent. Puis du sang. Dans quelques instants, elle sera parfaitement crédible. Une seule pensée amuse déjà toute la loge. Il est près de minuit lorsqu'elle reprend la route pour rentrer chez elle. Si, par malheur, un contrôle de gendarmerie l'attendait au détour d'un virage, l'explication risquerait d'être aussi longue que savoureuse. On imagine sans peine la tête du policier face à cette conductrice au visage ensanglanté qui expliquerait, avec le plus grand sérieux du monde, qu'elle revient simplement du théâtre.

L'été apporte aussi ses habitudes. Les vacances réunissent les familles. Les petites-filles accompagnent parfois leurs grands-mères jusque dans les loges. Elles regardent d'abord de loin ces adultes qui changent de visage devant les miroirs. Puis quelqu'un lance une idée. Un costume est sorti d'une malle. Quelques traits de maquillage suffisent. Les voilà grimées à leur tour, enveloppées dans des haillons beaucoup trop grands pour elles. L'improvisation fait le reste. Quelques minutes plus tard, les petites citadines se retrouvent propulsées au milieu d'une scène. Il y a un peu de peur dans les yeux, beaucoup d'excitation, puis le plaisir de jouer l'emporte. Sans vraiment s'en apercevoir, elles viennent d'entrer dans une histoire qui dure depuis quarante ans.

Car cette aventure commence bien avant que les visiteurs ne franchissent la porte du château.

En 1985, quelques bénévoles donnent vie au château avec des premières animations théâtralisées.
En 2012, Claudy Tournier et Christiane imaginent une autre façon de faire découvrir le monument. Pourquoi raconter son histoire derrière un pupitre quand on peut la faire vivre ? L'idée est simple : les spectateurs se déplacent de salle en salle, guidés à travers le château, pendant que les comédiens restent en place. Chaque pièce devient une scène. Les vieilles pierres ne serviront plus de décor. Elles feront partie du récit.

Quarante ans plus tard, le principe n'a pas changé. Une trentaine de bénévoles donnent vie à cette idée, chaque été. Certains sont là depuis les premiers jours. D'autres ont rejoint la troupe au fil des années. Personne ne vient chercher un premier rôle. Chacun trouve naturellement sa place dans une aventure où les personnages comptent parfois moins que ceux qui les incarnent.

Le spectacle, lui, s'écrit presque toute l'année. Dès que l'été s'achève, Claudy et Christiane recommencent à imaginer une nouvelle histoire. Elles cherchent un fil conducteur, une époque, un sujet. L'actualité vient souvent bousculer le Moyen Âge avec humour. Les textes prennent forme. Les personnages naissent en pensant déjà à ceux qui les interpréteront. Ici, les rôles ne sont pas distribués. Ils sont écrits sur mesure.

Pendant ce temps, d'autres mains s'activent. Les costumes sont repris, ajustés, parfois entièrement confectionnés. Les répétitions s'enchaînent pendant huit ou neuf mois. Chacun apprend son texte, propose une idée, ajuste une réplique. Le spectacle se construit à plusieurs voix, comme si personne ne pouvait vraiment dire où s'arrête son travail et où commence celui des autres.

Lorsque les premiers visiteurs arrivent enfin, ils ne voient rien de cette préparation. Ils suivent leur guide, passent d'une salle à l'autre, rient aux dialogues et aux clins d'œil glissés dans le texte. Ils ignorent les signaux discrets qui permettent aux scènes de s'enchaîner sans jamais se croiser. Ils ne voient pas non plus les bénévoles qui attendent derrière une porte, écoutent les rires avant de faire leur entrée ou retiennent un sourire en entendant une réplique qu'ils connaissent pourtant par cœur.

« Nous sommes tous là pour prendre du plaisir et en donner aux autres », résume Claudy Tournier.

La phrase revient souvent au fil des conversations. Comme si elle suffisait à expliquer ce qui pousse une trentaine de femmes et d'hommes à consacrer une partie de leurs soirées, de leurs week-ends et parfois de leurs vacances à faire vivre une histoire dont ils ne sont jamais les seuls héros.

Lorsque le dernier groupe quitte le château, les personnages disparaissent aussi vite qu'ils étaient apparus. Les robes retrouvent leurs cintres. Les coiffes sont rangées. Les visages reprennent peu à peu leurs traits habituels. Les vêtements du quotidien ressortent des sacs. Chacun repart chez soi, encore maquillé parfois, encore un peu habité par son personnage, avec cette étrange sensation que le château continue de vivre longtemps après le départ des derniers visiteurs.

Peut-être est-ce là le véritable secret du Grand Chambardement. Pendant quelques heures, le château n'abrite pas seulement un spectacle. Il devient une maison où une trentaine d'habitants aiment se retrouver. Le public vient voir une représentation. Les bénévoles, eux, reviennent avant tout retrouver leur troupe.

Claudy en pleine séance de maquillage
les deux co-présidentes du château
Dans les loges du château
chateau de coupiac spectacle 2024-15
chateau de coupiac spectacle 2024-18
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