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COULISSES DES RETROUVAILLES

Ce que le journal ne raconte pas


J’étais conviée aux Retrouvailles des Coupiagais pour écrire un article d’environ 2 300 signes dans les colonnes du Midi Libre. Cent cinquante-six personnes réunies à Coupiac, venues d’ici ou de beaucoup plus loin, des visages que l’on reconnaît parfois immédiatement, d’autres qu’il faut raccrocher à un nom, à une famille, à une branche de l’arbre généalogique dont on a un peu perdu le mode d’emploi. Le journal raconte la soirée. Moi, j’ai envie de raconter un peu ce qu’il y avait derrière.


Vendredi, j’arrive à la salle des fêtes avec mon petit attirail de correspondante locale : un téléphone pour photographier, un stylo et un carnet soigneusement réduit au minimum syndical. Les organisatrices m’ont même préparé un badge : « Marie-Ange Portal – Midi Libre ». C’est charmant. C’est aussi, semble-t-il, redoutablement efficace. Je vais rapidement découvrir une chose : le Coupiagais est peut-être discret, légèrement timide et pas très à l’aise avec la presse. Quand le carnet est dans ma main, les conversations deviennent soudain beaucoup plus sages. Quand le carnet disparaît dans mon sac et que le stylo retourne dans ma poche, comme par enchantement, les langues se délient. J’ai fait le test plusieurs fois. Résultat scientifiquement incontestable : Marie-Ange, habitante de Coupiac-Moussac depuis quinze ans, obtient beaucoup plus de confidences que Marie-Ange, correspondante du Midi Libre.


Bon. Il y avait parfois une condition préalable : « Tu ne vas pas raconter ça dans le journal ? » Promis. Les petites histoires sont restées là où elles devaient rester. Et finalement, ce qui m’a le plus touchée n’est pas ce que je n’ai pas pu écrire, mais ce qu’on a accepté de me raconter. Une bouteille de pastis à laquelle deux compères se souviennent d’avoir fait honneur lors de l’obtention du CAP menuiserie. Un Don Juan qui repère ses conquêtes de jeunesse et échange avec l’une d’elles un clin d’œil complice. Je ne raconterai pas les anecdotes, mais je garderai longtemps le sourire qu’elles ont fait naître.


Parce qu’au-delà du badge, certains me connaissent déjà. À travers mes publications, mes photographies, le groupe du village, les rencontres au fil des années. Je ne suis plus tout à fait une inconnue qui vient poser des questions. Je suis devenue, doucement, une habitante parmi les autres. Et cela change tout. J’ai même découvert que ma maison était un excellent sujet de conversation. Il y a quinze ans, j’ai racheté celle de Loulou Barthélémy, un personnage dont beaucoup se souviennent encore ici. Alors forcément, quand on me rencontre, il y a parfois un petit morceau de Loulou qui revient dans la conversation. Je n’ai pas besoin de poser de question. Les histoires viennent à moi.



À l’intérieur de la salle, Nicole m’a montré les tables dressées pour la soirée. Sur les murs, des photos de classes, des coupures de journaux consacrées notamment aux grandes inondations, l’affiche des Féeries de Coupiac… Du bout de son stylo à bille, elle parcourait les écoliers et les noms, jusqu’à arriver sur son propre visage. Dehors, les badges avaient déjà déclenché leur propre petit jeu. On se regardait, on se cherchait, on se reconnaissait parfois. Ou pas. Alors on cherchait la famille : « Lui, c’est le fils de… », « Elle, c’est la nièce de… ». Et parfois : « On est cousins, mais je ne sais plus exactement comment. »

J’ai adoré cette phrase. Elle résume peut-être assez bien une partie de ce qui se joue dans un village. On peut oublier le degré exact de parenté, mais pas forcément le visage, ni le nom, ni la maison, ni un air de famille, et sûrement pas ce petit quelque chose qui dit : toi, je te connais.


Il y avait ceux qui étaient partis, ceux qui avaient suivi leurs parents, ceux qui étaient partis étudier ou travailler ailleurs. Un exil de quarante ans à Marseille, par exemple, mais c’est sans compter sur le potentiel de Coupiac à agir comme un aimant. Il y a ceux qui reviennent régulièrement, ceux qui sont revenus au moment de la retraite et ceux qui ne sont jamais vraiment partis. Vendredi soir, tout ce monde-là était au même endroit. Sans nostalgie. C’est important. Françoise et Josy me l'avaient dit avant la soirée : ce rendez-vous n’était pas organisé pour regarder tristement dans le rétroviseur. Il s’agissait simplement de se retrouver.

Et ça, je l’ai vu. Dans les sourires, dans les embrassades, dans les conversations qui reprenaient comme si elles avaient été interrompues la veille alors que certaines personnes ne s’étaient pas revues depuis cinquante ans. Je me suis prise au jeu et j’ai découvert que je n’étais finalement pas si mauvaise au jeu des « 7 familles ». J’aurais aimé rester. Si les gens sont heureux, j’en profite un peu. Mais j’avais un impératif et j’ai dû partir vers 20 heures, alors que tout le monde était encore dehors.


Je n’ai donc pas vu les premiers danseurs rejoindre la piste avant même que le fromage n’arrive, ni la fête battre son plein jusqu’à minuit. Je l’ai appris le lendemain. Je n’ai pas vu non plus les derniers Coupiagais donner un coup de main pour ranger la salle. Vingt minutes, pas davantage. Comme si, après avoir passé des heures à refaire connaissance, retrouver les gestes collectifs n’avait finalement demandé aucun effort.


Je suis donc rentrée avec moins de notes que prévu. Mais avec beaucoup plus que ce que j’étais venue chercher : des visages, des voix, des histoires que je ne raconterai pas, des histoires que je raconterai peut-être un jour. Et surtout une confiance qui, pour une correspondante locale, vaut bien plus qu’un carnet rempli.



C’est peut-être cela aussi, travailler au plus près d’un territoire : comprendre avant de raconter. Et parfois accepter que certaines choses ne soient justement pas à raconter, parce qu’elles vous ont été confiées. Ce soir-là, je n’ai peut-être pas rapporté beaucoup de notes. Mais j’ai rapporté quelque chose de plus précieux : la sensation d’avoir été, le temps de quelques conversations, suffisamment « du coin » pour que le carnet puisse rester dans le sac.


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