COULISSES DES RETROUVAILLES
Dernière mise à jour : 3 sept.

Ce que le journal ne raconte pas
Je suis conviée aux Retrouvailles des Coupiagais pour écrire un article d’environ 2 300 signes dans les colonnes du Midi Libre. Cent cinquante-six personnes réunies à Coupiac, venues d’ici ou de beaucoup plus loin, des visages que l’on reconnaît parfois immédiatement, d’autres qu’il faut raccrocher à un nom, à une famille, à une branche de l’arbre généalogique dont on a un peu perdu le mode d’emploi. Le journal raconte la soirée. Moi, j’ai envie de raconter un peu ce qu’il y avait derrière.
Vendredi, j’arrive à la salle des fêtes avec mon petit attirail de correspondante locale : un téléphone pour photographier, un stylo et un carnet soigneusement réduit au minimum syndical. Les organisatrices m’ont même préparé un badge : « Marie-Ange Portal – Midi Libre ». C’est charmant. C’est aussi, semble-t-il, redoutablement efficace. Je découvre rapidement une chose : le Coupiagais est peut-être discret, légèrement timide et pas très à l’aise avec la presse. Quand le carnet est dans ma main, les conversations deviennent soudain beaucoup plus sages. Quand le carnet disparaît dans mon sac et que le stylo retourne dans ma poche, comme par enchantement, les langues se délient. Je fais le test plusieurs fois. Résultat scientifiquement incontestable : Marie-Ange, habitante de Coupiac-Moussac depuis quinze ans, obtient beaucoup plus de confidences que Marie-Ange, correspondante Midi Libre.
Bon. Il y a parfois une condition préalable : « Tu ne vas pas raconter ça dans le journal ? » Promis. Les petites histoires restent là où elles doivent rester. Et finalement, ce qui me touche n’est pas ce que je ne peux écrire, mais ce que l’on accepte de me raconter. Une bouteille de pastis à laquelle deux compères se souviennent d’avoir fait honneur lors de l’obtention du CAP menuiserie. Un Don Juan qui repère ses conquêtes de jeunesse et échange avec l’une d’elles un clin d’œil complice. Je ne raconte pas les anecdotes, mais je garderai longtemps le sourire qu’elles font naître.
Parce qu’au-delà du badge, certains me connaissent déjà. À travers mes publications, mes photographies, le groupe du village, les rencontres au fil des années. Je ne suis plus tout à fait une inconnue qui vient poser des questions. Je suis devenue, doucement, une habitante parmi les autres. Et cela change tout. Je découvre que ma maison est un excellent sujet de conversation. Il y a quinze ans, j’ai élu domicile dans celle de Loulou Barthélémy, un personnage dont beaucoup se souviennent encore ici. Alors forcément, quand on me rencontre, il y a parfois un petit morceau de Loulou qui revient dans la conversation. Je n’ai pas besoin de poser de question. Les histoires viennent à moi.

À l’intérieur de la salle, Nicole me montre les tables dressées pour la soirée. Sur les murs, des photos de classes, des coupures de journaux consacrées notamment aux grandes inondations, l’affiche des Féeries de Coupiac… Du bout de son stylo à bille, elle parcourt les visages et les noms, jusqu’à arriver sur son propre visage. Dehors, les badges ont déjà déclenché leur propre petit jeu. On se regarde, on se cherche, on se reconnaît parfois. Ou pas. Alors on cherche la famille : « Lui, c’est le fils de… », « Elle, c’est la nièce de… ». Et parfois : « On est cousins, mais je ne sais plus exactement comment. »

J’adore cette phrase. Elle résume peut-être assez bien une partie de ce qui se joue dans un village. On peut oublier le degré exact de parenté, mais pas forcément le visage, ni le nom, ni la maison, ni la famille, et sûrement pas ce petit quelque chose qui dit : toi, je te connais.
Il y a ceux qui sont partis, ceux qui ont suivi leurs parents, ceux qui sont partis étudier ou travailler ailleurs. Parfois, un exil de quarante ans à Marseille. Mais c’est sans compter sur le potentiel de Coupiac à agir comme un aimant. Il y a ceux qui reviennent régulièrement, ceux qui reviennent au moment de la retraite et ceux qui ne sont jamais vraiment partis.
Vendredi soir, tout ce monde-là est au même endroit. Sans nostalgie. C’est important. Françoise et Josy me l’ont dit avant la soirée : ce rendez-vous n’est pas organisé pour regarder tristement dans le rétroviseur. Il s’agit simplement de se retrouver.

Et ça, je le vois. Dans les sourires, dans les embrassades, dans les conversations qui reprennent comme si elles avaient été interrompues la veille alors que certaines personnes ne se sont pas revues depuis cinquante ans. Je me prends au jeu et je découvre que je ne suis finalement pas si mauvaise au jeu des « 7 familles ». J’aurais aimé rester. Si les gens sont heureux, j’en profite un peu. Mais j’ai un impératif et je dois partir vers 20 heures, alors que tout le monde est encore dehors.
Je ne verrai pas les premiers danseurs rejoindre la piste avant même que le fromage n’arrive, ni la fête battre son plein jusqu’à minuit. Je l’apprendrai le lendemain. Je ne verrai pas non plus les derniers Coupiagais donner un coup de main pour ranger la salle. Vingt minutes, pas davantage. Comme si, après avoir passé des heures à refaire connaissance, retrouver les gestes collectifs ne demandait finalement aucun effort.

Je rentre avec moins de notes que prévu. Mais avec beaucoup plus que ce que je suis venue chercher : des visages, des voix, des histoires que je ne raconte pas, des histoires que je raconterai peut-être un jour. Et surtout une confiance qui, pour une correspondante locale, vaut bien plus qu’un carnet rempli.
C’est peut-être cela aussi, travailler au plus près d’un territoire : comprendre avant de raconter. Et parfois accepter que certaines choses ne soient justement pas à raconter, parce qu’elles vous sont confiées. Ce soir-là, je n’ai peut-être pas rapporté beaucoup de notes. Mais j’ai rapporté quelque chose de plus précieux : la sensation d’avoir été, le temps de quelques conversations, suffisamment « du coin » pour que le carnet puisse rester dans le sac.



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