LE CHÂTEAU HABITÉ
- Marie-Ange Portal
- 4 août
- 5 min de lecture

Le château ne fait pas de bruit. Il domine le village depuis des siècles, les murs épais, les fenêtres étroites, les pierres blondes qui prennent la lumière du soir. Dans quelques minutes, les premiers visiteurs franchiront la porte. Ils suivront un guide de salle en salle, riront des répliques, applaudiront les comédiens et repartiront avec le souvenir d'un spectacle où le Moyen Âge croise sans complexe le XXIᵉ siècle.
Mais pour l'instant, le château appartient encore à ceux qui le font vivre. Quelques marches suffisent pour quitter les salles ouvertes au public et gagner les combles. Les loges y ont trouvé leur place, discrètement, comme si elles avaient toujours existé. Les femmes se retrouvent d'un côté, les hommes de l'autre. Rien n'a été décidé. Les années ont simplement installé cette habitude. Une forme de pudeur tranquille. Ici, on ne se déguise pas devant tout le monde.
Les premiers sacs s'ouvrent. Les vêtements du quotidien disparaissent un à un. Les jeans sont soigneusement pliés, les chaussures glissées au fond d'un cabas. Ce soir encore, il faudra reprendre la route en sens inverse. Il n'y a pas de douche au château. Les visages retrouveront leur peau à la maison, parfois près de minuit, après que le dernier spectateur aura quitté les lieux.
Les portants débordent de robes, de jupons, de coiffes et de tabliers. Chaque costume attend son personnage. Les miroirs se couvrent peu à peu de pinceaux, de boîtes de maquillage et de flacons ouverts. Les conversations vont bon train. On prend des nouvelles, on se raconte la semaine, on rit beaucoup. Rien ne ressemble moins à une troupe de théâtre qu'une troupe de théâtre avant d'entrer en scène.

Claudy s'assoit devant son miroir. Le pinceau efface lentement les traits familiers. Une joue se couvre de pustules. Une coulée de sang apparaît sur le front. Dans quelques minutes, elle fera partie du décor avec un naturel désarmant. Dans la loge, quelqu'un lance en riant qu'un contrôle de gendarmerie, sur la route du retour, vaudrait son pesant d'or. Il faudra bien expliquer, au milieu de la nuit, que ce visage ensanglanté ne raconte rien d'autre qu'une soirée de théâtre. La scène amuse tout le monde. On imagine déjà la tête du gendarme.
L'été apporte ses propres habitudes. Les vacances ramènent les enfants au village. Les petites-filles accompagnent leurs grands-mères jusque dans les loges. Elles observent d'abord sans oser toucher à rien. Puis quelqu'un leur tend un morceau de tissu, une coiffe un peu trop grande, un vieux tablier. Les voilà grimées à leur tour. Un peu de maquillage, quelques haillons, et les citadines deviennent paysannes médiévales. L'idée naît souvent d'une plaisanterie. Elle finit parfois au cœur d'une scène. Il y a un peu d'inquiétude dans leurs regards, beaucoup d'excitation, puis le plaisir de jouer efface tout le reste. Sans discours, sans cérémonie, la troupe vient de transmettre quelque chose.

Le public n'en saura rien. Il verra un spectacle bien rodé. Il ignorera que, quelques minutes auparavant, une enfant cherchait encore où poser ses mains. Pendant longtemps, j'ai cru que cette histoire commençait avec le spectacle. Le château m'a appris autre chose.
Les histoires des villages n'ont presque jamais un seul commencement. Elles avancent par couches successives, comme les pierres d'un mur que chacun vient compléter sans enlever celles qui existaient déjà.

Depuis le début des années 1980, des femmes et des hommes refusent de laisser ce château devenir un monument silencieux. Au fil des restaurations, ils y inventent des spectacles de rue, des séances de cinéma, des expositions, des rencontres avec des conteurs, des animations médiévales, des soirées d'Halloween. Les idées changent. Les bénévoles aussi. Le fil, lui, ne se rompt jamais. Personne ne semble chercher à faire mieux que ceux qui l'ont précédé. Chacun essaie simplement d'apporter sa pierre.
Le Grand Chambardement appartient à cette longue chaîne. Lorsqu'en 2012 Claudy Tournier et Christiane prennent le relais avec une nouvelle création, elles n'effacent pas ce qui existait auparavant. Elles ouvrent un nouveau chapitre. Elles reprendront une idée simple et magnifiquement vivante : le public ne restera pas assis devant une scène. Il traversera le château. Les acteurs, eux, resteront dans leur salle. Les visiteurs passeront d'un univers à l'autre, guidés à travers les pièces, comme s'ils feuilletaient un livre dont chaque page serait une chambre différente.
Le spectacle s'écrit ensuite presque toute l'année. Les textes naissent d'abord autour d'une table. Ils prennent leur source dans l'histoire, mais aussi dans l'actualité, qui s'invite sans prévenir au détour d'une réplique. Ici, un personnage médiéval glisse une remarque que tout le monde comprend. Là, un éclat de rire traverse une salle parce que le XIIIᵉ siècle vient soudain de rencontrer le XXIᵉ. Les rôles ne sont jamais distribués au hasard. Ils sont pensés pour celles et ceux qui les joueront. Claudy le dit simplement : « Nous connaissons tellement bien les acteurs que nous écrivons les personnages sur mesure. »
Autour d'elles, la troupe prend le relais. Les costumes sont repris, cousus, transformés. Les répétitions s'étalent sur des mois. Chacun apporte ce qu'il sait faire. Certains jouent. D'autres cousent. D'autres accueillent le public ou veillent à ce que les groupes avancent au bon rythme. Personne ne semble vraiment savoir où commence son travail et où s'arrête celui du voisin. C'est peut-être cela, une troupe.
Lorsque les premiers visiteurs franchissent enfin la porte du château, tout paraît simple. Ils ne voient ni les sacs rangés dans un coin des loges, ni les vêtements du quotidien qui attendent sagement le retour à la maison. Ils ne voient pas les derniers regards échangés avant l'entrée du premier groupe, ni les éclats de rire qui continuent de circuler derrière les portes fermées. Ils voient un spectacle. Les bénévoles vivent une soirée. La nuance est immense. Au fil des conversations, une phrase revient souvent. « Nous sommes tous là pour prendre du plaisir et en donner aux autres. » Elle pourrait sembler banale. Elle explique pourtant presque tout.
Qu'est-ce qui pousse une trentaine de personnes à consacrer une partie de leurs soirées, de leurs week-ends, parfois de leurs vacances, à apprendre un texte, ajuster un costume ou attendre derrière une porte que le guide fasse entrer le groupe suivant ? Sans doute le plaisir de jouer. Mais pas seulement. Le plaisir de se retrouver. Celui de fabriquer ensemble quelque chose qui n'appartient à personne et dont chacun se sent pourtant responsable.
Lorsque le dernier visiteur quitte le château, les loges retrouvent leur calme. La grosse clé en fer ferme la porte de la cour aux pavés lissés par le temps. Dans quelques minutes, chacun reprendra sa voiture. Claudy traversera peut-être une dernière fois le village avec son visage encore couvert de faux sang. Les enfants dormiront sans doute avant d'arriver à la maison. Le château, lui, retrouve son silence. Jusqu'au lundi suivant. Et pourtant, ce silence est trompeur.
Car derrière ces murs, il reste toujours quelque chose des femmes et des hommes qui, depuis plus de quarante ans, refusent obstinément de le laisser devenir un simple château.

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